JERSZY SEYMOUR

Jerszy Seymour est designer. Il est issu du monde de l’industrie, pour lequel il a dessiné des objets usuels destinés à essaimer dans les foyers de millions de gens. À ce seul titre bien sûr, le créateur intéresse Lafayette Anticipation – Fondation d'entreprise Galeries Lafayette, investie dans une mission de soutien à l’art contemporain, au design et à la mode. Le simple fait que Seymour ait été au cours de ses dernières années l’un des plus prolifiques agents d’une modernité intelligente aurait suffit à l’inviter, tant Lafayette Anticipation est attentive, à travers l’histoire des Galeries Lafayette, à « la rencontre unique de la création et du commerce pour tous ».

Seulement voilà, Jerszy Seymour est de ces tempéraments qui voient plus loin que n’a coutume d’aller notre imagination. C’est un anticipateur, c’est-à-dire qu’il engage son art à s’excéder, à se porter sans cesse à la marge de sa raison d’être.

C’est ainsi qu’au fil des années, il est parvenu à redéfinir sa pratique du design dans un rapport élargi au monde et aux choses. Ses recherches l’ont conduit à détourner les codes de l’industrie qui l’ont nourris dans un monde sans frontières ni autorités, où les formes pourraient être générées par des services ou des situations avantageusement loufoques. La solution prônée par Seymour ? New Dirty Enterprises, « un système de franchise librement reproductible qui se diffuse par imitation, un non-gesamt-gesamtkunstwerk, une œuvre d’art totale non-totale »

Lors de sa première présentation à ABC Berlin en 2013, New Dirty Enterprises avait ainsi offert ses actions au public et lancé une franchise de livraison de pizzas. « Après un an de développement et de recherche active en faveur d’une ré-évolution de la condition humaine et d’une nouvelle manifestation subjective de la réalité sociale », Jerszy Seymour a donc investi l’espace temporaire de Lafayette Anticipation – Fondation d'entreprise Galeries Lafayette, pour composer The First Annual Report - Dialogue Is Not Possible, un rapport annuel donné sous la forme d’un opéra non-opéra au Garage MU, à Paris.

Cette étrangeté, que nul n’aurait pu nommer design, en est pourtant directement issu. C’est du même décalage que procède le Pavillon d’extra nationalité que Lafayette Anticipation a contribué à bâtir au flanc des montagnes suisses. Cette structure, destinée à la réunion d’une assemblée déliée des questions d’identité, de norme et d’appartenance, interroge le principe même de ce que Seymour appelle encore une œuvre totale non-totale. Cet objet unique en son genre, à la croisée de l’architecture, du design, de l’art et de la philosophie, conforte la pensée singulière de tous les créateurs en leur capacité à non seulement participer aux changements sociétaux, mais encore à les anticiper. Parce qu’il retranscrit des valeurs universelles à l’échelle locale, parce qu’il célèbre le dialogue entre les citoyens indépendamment de leur territoire ou de leur histoire, parce qu’il est un véhicule humaniste et critique, le Pavillon d’extra nationalité dessine les contours d’une nouvelle carte artistique, philosophique et participative.


NEW DIRTY ENTERPRISES: THE FIRST ANNUAL REPORT, DIALOGUE IS NOT POSSIBLE

Jerszy Seymour est arrivé d’Allemagne en camionnette VW rouge en novembre 2014. On l’a vu décharger avec trois acolytes, devant l’espace temporaire de Lafayette Anticipation – Fondation d'entreprise Galeries Lafayette, des caisses de matériel dont personne, y compris lui, ne pouvait savoir à quoi il servirait. Au fil des semaines, la galerie du 46 rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie est véritablement devenue son atelier, plus encore son entreprise. L’espace principal, qui d’ordinaire offre sa profondeur à la rue, obstrué par des projecteurs tournés pleins feux vers l’extérieur, éblouissait les passants. À l’arrière, Seymour devait engager sa joyeuse bande, composée d’artistes et designers, dans une étude de terrain pour la propagation de New Dirty Enterprises.

Présenté pour la première fois en 2013 à ABC Contemporary à Berlin, New Dirty Enterprises explore de nouveaux modèles d’échanges économiques, esthétiques et sociaux où prime la recherche désenchantée d'une finalité heureuse. Le design s’y déploie au-delà des objets, dans une relation poétique aux êtres et aux milieux, urbain ou naturel. Ainsi New Dirty Entreprises a valeur d’œuvre totale inachevée, constamment augmentée par son instigateur et ceux qui souhaitent s’en revendiquer. À l’instar de sa franchise de livraison de pizza, de son « Council for the Progenesis of the Archaic Festival », du « Committee for Happy Endings » et des « Creative Death Services », le projet développé par Jerszy Seymour et sa communauté imprègne la réalité avec humour, dans une logique de recherche philosophique des plus exigentes.

Depuis l’espace de production du 46 rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie où se sont succédés philosophes, éditeurs, curateurs, collègues et amis, Jerszy Seymour a enquêté sur les marges de notre quotidien, exploré les portes de Paris et de ses environs. Ainsi, à vélo ou en van, il a dessiné avec les collaborateurs de son studio la carte des nouveaux territoires de New Dirty Enterprises.

Après avoir considéré développer de nouvelles activités fantasques de NDE à l'ombre du périphérique, l’équipe s’est finalement attelée à l’écriture d’un manifeste. Les murs de l’espace temporaire de Lafayette Anticipation se sont rapidement couverts de notes, dessins, photographies et textes jusqu’à transformer le lieu de production en aire de jeu encyclopédique. Les savoirs s’y sont accumulés, imprimés, scotchés, gribouillés du sol au plafond. Il est apparu, aussi vite que fuse le monde dans l’esprit de Seymour, que cette masse ne pouvait pas trouver à s’exprimer dans des formes attendues. Alors sont apparus dans le bazar de l’entreprise une guitare, un synthétiseur, une batterie, un micro pour que la bande, transformée en band, adresse en musique sa profession de foi.

Il en est ressorti après des jours de répétition confidentielles, NEW DIRTY ENTERPRISES: THE FIRST ANNUAL REPORT, DIALOGUE IS NOT POSSIBLE, un opéra non-opéra présenté au Garage MU, à Paris. A l’occasion de cette performance unique, le public parisien a pu trouver Jerszy Seymour et son équipe la mine grave, étrangement relevée de formes enfantines, des maquillages fuchsia figurant, c’est selon, lapins, souris, oursons. Affublés de noir, impassibles sous leur moue bisounours, les six performeurs se sont longuement mêlés à la foule pour finalement gagner le centre de la salle de concert, délimitée au sol par un cercle noir également, où ils ont interprété 15 titres programmatiques de New Dirty Enterprises. Outrancier, drolatique et quelque peu incantatoire, le concert exploitait tous les stéréotypes du genre pour démonter précisément la standardisation de la culture comme industrie.


THE extra national assembly #1

Dans l’habitat, le transport ou les services, les villes qu’on nous promet demain se construisent symboliquement sur des modes de coopération horizontaux, suivant les grands principes du développement technologique décrit dans la Troisième Révolution Industrielle de Jeremy Rifkin. La ville intelligente, si l’on en croit cette prophétie, confondra tout ce qui constitue l’identité d’une ville analogique ou dite industrielle dans un écosystème synchrone et sans frontière : le territoire, l’histoire, l’identité, la langue, n’y seront guère plus des valeurs absolues, mais des données relatives, interchangeables selon les besoins ou attentes de chacun. La ville intelligente développera pour ainsi dire son potentiel médiatique jusqu’à l’abolition de toute distance. 

Le Pavillon d’extra nationalité de Jerszy Seymour réintroduit dans le cours de cette urbanité en devenir un espace de présence, de rencontre et de réflexion sur le devenir des territoires habités, façonnés, nommés, constitués par la pensée humaine. Le Pavillon, qui par son nom seulement décrit une structure, est né du paysage suisse, dont la nature cache une construction historique, économique, littéraire et politique complexe. Originellement agrippée au flanc de la vallée du Klöntal, dans le canton de Glaris, cette cabane low-tech faite de planches cloutées et ajourées, invitait à faire l'expérience paradoxale du paysage. Derrière ses larges bandes roses et noires, la structure, manifestement étrangère au paysage romantique, devait devenir le lieu de réalisation du « Tout-Monde » d’Édouard Glissant. Philosophes, chercheurs, artistes ou simples promeneurs, s’y sont succédés durant deux jours en octobre 2014 sans autre bien commun que leur humanité, pour échanger sur la nature de l’être dans sa diversité physique et dans les représentations qu'elle nous inspire.

Cette ambassade de la pensée pure, où n’exerce aucune autorité sinon celle de la communauté qui s’y réunit sporadiquement, Jerszy Seymour souhaite l’inscrire dans le développement du Grand Paris. Le designer, artiste et philosophe y développe une forme de pensée active, une vision appelée à se répandre dans l’intimité du Pavillon, ici et maintenant en même temps que partout et nulle-part. C’est le sens de son every-topia, qui constitue un véritable micro-monde parallèle. Le Pavillon d’extra nationalité suspend nos modèles économiques, esthétiques et sociaux pour faire primer non seulement la recherche désenchantée d'une finalité heureuse, mais encore l’euphorie créative. Le design s’y déploie au-delà des objets, dans une relation poétique aux êtres et aux milieux, urbain ou naturel. Il a, comme dans la plupart des travaux de Jerszy Seymour, valeur d’œuvre totale inachevée, constamment augmentée par son instigateur et ceux qui souhaitent s’en revendiquer.

Le Pavillon, donc, n'est pas un lieu de repli identitaire, mais bien au contraire, de déploiement des paroles singulières. Il se donne l’ambition, par sa forme et sa présence, d'abolir symboliquement les frontières et invite à penser librement l'humanité en citoyen. Comme des kiosques à musique sans cesse appropriés par le public en dépit de leur usage premier, le Pavillon se chargera chaque fois des vibrations et des harmonies qui l'ont habité. Ainsi cette forme, simple et savante à la fois, donne au paysage un lieu public pour penser l'essence et les moyens de notre vie contemporaine.




The Extra national assembly #1, réunie du 11 au 12 octobre 2014 dans le cadre de la Klöntal Triennale.

Avec Antonia Birnbaum, Rodney La Tourelle, Jerszy Seymour, Fabien Vallos et Christopher Yggdre. Et aussi Yanik Balzer, Veronika Bjarsch, Lovis Caputo, Milos Djuric, Egon Elliut, Sarah Kueng et Kira Lillie.

Remerciements au Kunsthaus Glarus.

New Dirty Enterprises: The First Annual Report, Dialogue is Not Possible, un opéra non-opéra présenté le 12 décembre 2014 au Garage MU, à Paris

Avec Yanik Balzer, Veronika Bjarsch, Travis Broussard, Victor Delestre, David Kaltenbach, Olivier Lellouche, Kerwin Rolland et Jerszy Seymour

Remerciements au Garage MU et aux équipes.