LAFAYETTE RE-SOURCE (PRéambule)

Par Alexis Jakubowicz / Responsable des éditions et des nouveaux médias

« Une proposition qui émane de moi (...) sommaire veut, que tout, au monde, existe pour aboutir à un [site]. »
Stéphane Mallarmé, Divagation

Lafayette Re-Source est la réponse de Lafayette Anticipation - Fondation d'entreprise Galeries Lafayette à la manifestation d’un monde de l’art de plus en plus en synchrone, qui voit tous ses agents — artistes, galeristes, institutions, curateurs, critiques, publics, collectionneurs etc. — interagir avec les mêmes outils. Pour la première fois dans l’histoire, ceux qui produisent, émettent et reçoivent des formes ou des idées utilisent les mêmes appareils. Cette concomitance résulte en un écosystème seamless, à l’intérieur duquel chacun doit en permanence redéfinir sa place.

Lafayette Anticipation, qui est à l’origine d’un nouveau modèle institutionnel, aborde la création non pas comme un produit, mais comme une production et en ce sens, donne corps aux intuitions du sociologue Howard Becker,  auteur en 1982 d’un essai remarquable intitulé Les Mondes de l’art.

Le pluriel chez Becker a cette façon particulière de faire de l’œuvre d’art un projet de société. Tandis que le monde de l’art est une métaphore assez floue par laquelle on désigne le plus souvent des « personnalités en vue dont les noms sont associés à des objets et manifestations qui ont les honneurs de la presse et atteignent des prix astronomiques », Les mondes de l’art décrivent la coopération des réseaux professionnels, y compris les plus discrets ou les plus anonymes, qui concourent à la création puis à la diffusion des œuvres. Ces « mondes » parfois concurrentiels mais toujours coordonnés, se tiennent les uns aux autres par un partage de valeurs :

« Ce que j'ai dit des mondes de l’art, j’aurais pu l’étendre à n’importe quel monde social : parler de l’art, c’est une façon particulière de parler de la société et des mécanismes sociaux en général [...] nous pouvons dire que le monde de l’art reflète la société dans son ensemble ».

Lafayette Re-Source est dans la prolongation du bâtiment du 9 rue du Plâtre le lieu où se manifeste ce projet de société, où les équipes de la Fondation, les artistes, leurs partenaires, les critiques, le public produisent et partagent des formes et des idées.

Cette plateforme, construite et pensée sur des principes d’ouverture aux publics, de mise à disposition des contenus, de transparence institutionnelle et d’accompagnement critique permettra de faire de la programmation un flux plutôt qu’une chose car « c’est l’information, et non la chose, qui est dotée de valeur » (Vilèm Flusser), c’est l’information et non la chose qui produit le sens. Les mondes de l’art trouveront par le biais de cet appareil une façon d’écrire et de décrire automatiquement et en quantité industrielle un autre type de discours sur l’art, qui permettra en somme de « rapporter quelque chose visuellement sans syntaxe » (Marshall McLuhan).


LAFAYETTE RE-SOURCE (NOTE D'INTENTION)

Par Alexandre Monnin / Philosophe et chercheur à l'INRIA. 

S’il est une tendance en apparence commune à l’art et au numérique à l’époque contemporaine c’est bien, semble-t-il, la notion de participation. L’intervention du spectateur n’a cessé de prendre de l’importance depuis que Duchamp a opéré son fameux déplacement en direction du regardeur. Dans le même temps, la philosophie contemporaine, des STS aux réalistes spéculatifs (que l’on ne saurait confondre), est marquée, à l’inverse, par un retour au premier plan de l’objet, comme source d’une agentivité irréductible à sa perception, à sa connaissance ou encore à son usage. Où situer l’œuvre contemporaine dans ces conditions ? Une réponse possible nous amènerait à nous pencher sur le travail réalisé par les artistes eux-mêmes, dans les coulisses de l’art contemporain, comme nous y invitent les ethnographes depuis plusieurs décennies. Mais précisément, ce travail d’écriture autour des œuvres, « l’écriture de l’art » dont parle Gregory Chatonsky, renvoie potentiellement à une acception très particulière de la notion de projet, et qui fait échos aux apories de la définition contemporaine de l’œuvre.

Afin que la seconde fonctionne comme un dispositif ouvert, complété ou amendé par le spectateur, le premier doit relever du plan ou de l’anticipation : l’œuvre doit être « programmée par avances pour inclure ses possibles » écrit Antoine Hennion.  Rapporter à ses conditions de travail, notamment aux exigences de ses financeurs, cette anticipation devient rapidement un piège pour l’artiste : l’écriture de l’art, la fixation sous forme de trace d’un processus en devenir, ouvert,  laisse finalement peu de place au déploiement du projet et à la modification de tous les acteurs qu’il implique, dans un sens qui ne saurait être pleinement anticipé ou programmé. C’est là, d’ailleurs, un des ressorts de l’analyse des controverses en sociologie : suivre les déplacements et les modifications qui affectent les acteurs à mesure que la controverse se déploie en dehors de toute téléologie avérée.

Peut-être sommes-nous réellement passés à l’ère « post-Internet ». Reste que nous en sommes encore à la préhistoire du Web et de la réflexion sur son architecture et ses standards, ou encore sur la mise en données du réel (données qui n’ont aucune existence : on parle simplement d’objets – des « resSources » – auxquels sont associées des identifiants qui se relient à d’autres identifiant pour s’entre décrire, et ainsi à l’infini…). En concevant la plateforme Re-Source sur le mode d’une mise en abyme procédant selon les attendus de la recherche, exploration incertaine entre art et sciences, nous entendons évidemment poser au cœur de la technique la double question de l’œuvre et du projet.  Afin que ne soient pas inscrites et reproduites au cœur du dispositif les tensions et les apories dont ces réalités sont porteuses. Si la plateforme Re-Source doit révéler les coulisses du travail contemporain, c’est avant tout pour donner à voir l’œuvre à faire et non l’œuvre toute faite. Enonciation par le design, elle entend devenir un élément de la création contemporaine à part entière, en rendant visible ses effets sur le travail des artistes, qu’elle contribuera inexorablement à modifier.


Les 22 et 23 juin 2015, ont été réunis différents acteurs du monde de l'art, de la publicité et du digital afin de réfléchir à la future plateforme web de Lafayette Anticipation - Fondation d'entreprise Galeries Lafayette, Lafayette Re-Source.

Workshops dirigés par Jérôme Denis, Paul Soulellis, Attilia Fattori Franchini et Julien Mercier.

Évènements publics :
22 Juin - 19h00 : Conférence d'Alexandre Monnin.
23 Juin - 19h00 : Conférence de Mike Pepi - 
From Open Source to Open Culture: Preliminary Materials for Thinking about Lean Institutions.
23 Juin - 20h00 : Projection du film
Museum Futures: Distributed, de Neil Cummings.

Coordination par Alexandre Monnin.
Documentation par Camille Richert.
Enregistrement vidéo par Cédric Fauq.