LES PROLÉGOMÈNES

La question de la modernité, de ses suites, de ses fins, de ses retours ou de ses détours ne cesse d’être reconduite par les philosophes, les critiques et les historiens d’art depuis des années. Nous ne comptions pas ouvrir un nouveau chapitre à ces nombreuses thèses, mais plutôt essayer de comprendre et de sonder différentes manières d’être moderne aujourd’hui. « Comment êtes-vous moderne ? » est une question que nous avons adressée aux artistes, aux designers et aux créateurs de mode invités, non pour lui apporter une réponse mais pour sonder l’étendue de ses ramifications dans différents domaines de la création, et comprendre les enjeux et les défis qu’elle soulève dans le monde contemporain.

Qu’entendions-nous par « être moderne » ? Au plus simple, et sans emprunter de détours spéculatifs, « moderne » était ici compris comme une manière d’inscrire la création dans l’aujourd’hui, de considérer les arts dans leur puissance d’innovation et donc dans leurs capacités de transformation du présent. Cette question première était diffractée en quatre parties, qui articulaient et thématisaient les quatre ateliers de discussions et de débats qui ont rythmé ces deux journées de rencontres. 

Pour documenter les relations du « comment » et du « moderne », nous souhaitions initier, à travers ces journées, une enquête sur le travail de création, ses lieux, ses manières de faire, ses enjeux esthétiques et politiques. À des fins prospectives, nous souhaitions demander aux différents intervenants de ces journées de nous présenter le projet d’une création qui vienne nourrir, à la manière d’une proposition, la réflexion engagée lors de ces quatre sessions de travail.

L’originalité de ces journées résidait dans le protocole d’intervention des différents participants : il s’agissait, pour chacun, de présenter un projet de création, sous la forme de maquette, d’hypothèse, de schéma, de diagramme, etc. qui vienne explorer de manière prospective le champ de réflexion ouvert par les différentes plateformes de discussion. Les participants ont été conviés en raison des résonances que trouvent ces questions dans leurs travaux. Chacun a dû, depuis son travail et en extension de celui-ci, donner forme à des projets ouvrant les questions retenues par les cinq sessions de travail composant ces deux jours. Les Prolégomènes étaient conçus comme un lieu et un temps pour penser des projets, selon les règles d’une sorte de jeu réunissant chacun des participants. 

Les Prolégomènes ont constitué un atelier où présentations et discussions se donnaient pour objectif de réfléchir aux conditions actuelles de la création, dans un cadre pluridisciplinaire associant des artistes, des designers, des créateurs de mode. L’enjeu de ces présentations était double. À partir de pratiques actuelles et à travers des projets développés par des artistes pour l’occasion, nous avons tenté de mettre à jour des conditions matérielles et intellectuelles de la création contemporaine dans ses rapports aux techniques, aux savoirs et aux savoir-faire, à l’esthétique, au politique. Nous avons également tenté de saisir leurs enjeux selon un mouvement rétrospectif et prospectif, permettant de revisiter le passé et de sonder l’avenir de la modernité, afin de repenser des points de contacts et des différences entre des pratiques et des disciplines dans le temps, mais aussi de circonscrire de nouveaux partages et de nouvelles circulations entre les arts aujourd’hui.

Un dispositif de présentation et de restitution de ces rencontres a été conçu spécialement par le collectif Rotor pour ces deux jours durant lesquels il fallut jouer le jeu de la prospective et de la création. 

Les Prolégomènes ont également été l’occasion de réfléchir à ce que peut produire un lieu dédié à la création artistique comme Lafayette Anticipation, Fondation d'entreprise Galeries Lafayette. Ces perspectives s’ouvrent autant à la nécessité d’une réponse appropriée, aux conditions de la création contemporaine qu’à une réflexion sur les objets de la création contemporaine.

Pas de création dans les domaines de l’art, de la mode et du design sans production et sans objet. Ces deux restrictions impliquent à leur tour des relations à la technique, à l’esthétique, au politique ; elles ne peuvent mieux se comprendre que depuis les travaux des artistes, selon la diversité de leurs domaines de création, de leurs méthodes de travail, de leurs moyens et outils de production.

Il a donc été demandé aux créateurs de bien vouloir exemplifier ces questions à partir de leur expérience, de leur pratique, de leur travail artistique, dans leurs dimensions intellectuelles et matérielles. Mais il leur a été également demandé de produire, à partir de ces questions, des objets apportant matière à réflexion. 

Atelier n° 1 – « Les conditions du regard » 

Sous la direction de Peter Szendy, avec Anja Aronowsky CronbergJean-Marc ChapoulieBjorn Christiansen (Superflex)Ariane d’HoopDaniel McCleanRotor (Maarten Gielen & Renaud Haertlingen) Paula Gerbase et Dork Zabunyan.

« À la question : " avec quels yeux voyons-nous ? ", le bon sens croit pouvoir répondre : chacun avec les siens. Chacun sa façon de voir, chacun son point de vue. Et dès lors, le grand rêve, le fantasme ou l’idéal serait de pouvoir voir avec les yeux de l’autre. Épouser, adopter le point de vue de l’autre, dans ce qu’on espérerait pouvoir appeler, selon une généreuse et compréhensive ouverture, un échange de vues.

Et si nous prenions le problème autrement ?
Et si nous commencions à penser que ces yeux avec lesquels nous voyons sont déjà traversés, tramés par le regard de l’autre ?
L’enjeu ne serait pas, du coup, de s’efforcer de prendre ou de comprendre l’altérité de l’autre point de vue, mais plutôt de faire émerger, de laisser affleurer ce point de vue tout autre qui loge dans le mien et le travailler de l’intérieur pour le rendre possible comme tel.

C’est ce que l’on pourrait entreprendre d’interroger à partir de ce que Harun Farocki*, en reprenant au cinéma des années vingt l’expression de phantom shot, a appelé un " plan fantôme subjectif ", vu depuis le point de vue de personne. De tels plans, toutefois, ne sont peut-être pas exclusivement l’œuvre de la technique, celle des caméras de l’armée ou celle des jeux vidéos mis en scène par Farocki notamment dans ses Serious Games, même s’il est vrai, assurément, que nos regards sont configurés en profondeur par leur appareillage et par les dispositifs qui les relaient.

Pourrait-on aller jusqu’à penser que, même à l’œil nu, un regard fantôme habite toujours le " mien " ? Telle est l’hypothèse que ces Prolégomènes consacrés aux conditions du regard tenteront de mettre à l’épreuve de toutes les manières possibles ― discursives, pratiques, démonstratives, joueuses, provocantes, exploratoires, aphoristiques... 
On se souviendra de ce propos de Nietzsche, que l’on pourrait faire résonner avec tant d’écrans actuels : "La majeure partie de l’image n’est pas une impression des sens, mais le produit de l’imagination (Phantasie-Erzeugnis). "

Or, dans ce même fragment posthume de l’automne 1881, Nietzsche notait également : "Bien entendre, c’est continuellement deviner et compléter." L’idée d’un regard hanté par la Phantasie (que l’on traduit souvent et faiblement par l’imaginaire, oubliant de prêter attention à la puissance fictionnante des fantasmes et fantômes) devrait donc aussi s’accompagner d’un questionnement de l’oreille de l’autre ou de l’autre oreille qui réside dans la nôtre : l’oreille fantôme depuis laquelle nous pouvons écouter. » — Peter Szendy

*« Le point de vue de la guerre », dans Trafic, n° 50, 1991.  

ATELIER N° 2 – « COMMENT ÊTES-VOUS MODERNE ? »

Sous la direction de Laurent Jeanpierre, avec Bless (Désirée Heiss & Ines Kaag), Martin BoyceAlain BublexEmmanuel GuyEmmanuelle HuynhChristoph KellerAlexandre Laumonier et OMA/AMO.

« Si le discours de la modernité est ancien, aucun accord n’existe quant à sa définition. Car la modernité n’est pas le nom d’un stade de l’histoire, mais celui d’un problème posé au temps présent. Ce fut d’abord la promesse que le futur serait différent, meilleur, plus libre, indéfiniment, que ce présent. Face à cette croyance, il se dit aussi, en même temps, et sans contradiction pourtant, que rien n’est nouveau sous le soleil, que " nous n’avons jamais été modernes ". Certains, depuis quelques décennies, ont appelé post-moderne ou " seconde modernité ", d’autres " présentisme " ou contemporain – comme dans l’art dit " contemporain " –, cette conscience d’une crise des récits de la modernité. Mais personne ne peut dire si l’histoire est finie. Si ce qu’on appelle " la crise " est bel est bien notre futur. Si cette après-modernité se passera à jamais d’un avenir. En réalité, le discours de la modernité n’a jamais été homogène. Il inclut, dès l’origine, son double et son revers. S’il se démarque toujours du passé, c’est par une pluralité de traits définitoires : l’industrie et le marché, la technique et la liberté, l’art et la marchandise, la démocratie et la violence, la répétition et l’accélération, etc. Le moderne croit savoir ce qu’est la modernité ; personne ne sait ce qui est moderne. Telle est l’impasse du discours de la modernité. Cela ne l’a pas empêché d’être porté par l’Occident pour se distinguer du reste du monde, justifier ses conquêtes puis sa domination brutale.

Car le moderne est aussi une arme. Une interrogation, morale, politique, elle aussi moderne, découle de ce constat trop tard venu. Peut-on, doit-on être moderne ? Ainsi s’exprime la critique de la modernité, l’écologie par exemple. À moins qu’il ne soit question de reconnaître qu’il existe en fait des " modernités multiples " s’il est vrai que chaque société a conçu un modèle spécifique de développement humain ou d’articulation des temps historiques. La discordance des temps et des mondes, la différenciation interne : voilà ce qui définit alors le mieux l’époque moderne. De sorte qu’aujourd’hui, pour les civilisations, mais aussi pour les individus, il ne s’agirait plus vraiment de savoir qui est moderne, ni ce qui est moderne. Mais plutôt de se demander ceci : comment sommes-nous, comment pouvons-nous être modernes ?
Ces questions doivent être posées aux créateurs, la modernité les ayant longtemps placés en position d’éclaireurs, comme sur la pointe la plus moderne de la modernité. Et avec eux, il s’agira, comme ont toujours fait aussi les modernes, de déterminer où en est aujourd’hui, à Paris, en Europe, dans le monde, l’imaginaire de la modernité. » — Laurent Jeanpierre

ATELIER N° 3 – « SAVOIR ET SAVOIR-FAIRE »

Sous la direction de Mathieu Mercier, avec Jean-Pierre BlancRémy HéritierMarjolaine LévyChristine PhungEmanuele Quinz et Jerszy Seymour

« La question de la modernité trouve un prolongement malgré la tentation quotidienne de croire en son échec. Le progrès n’est pas la belle machine en marche que l’on croyait. Pourtant elle tourne toujours. Faute de pouvoir l’arrêter nous tenterons de poser la question de l’origine des choses et de ses évolutions pour essayer de comprendre pourquoi le projet nous donne le sentiment d’avoir raté.

Ces deux jours permettront à chacun de présenter, une hypothèse de travail, une théorie inexplorée ou un doute. Ils permettront aussi de produire un grain de sable pour ralentir la machine ou au contraire un accessoire pour son accélération (nous sommes tous d’accord sur le fait que la vitesse actuelle ne soit pas la bonne). La technologie ayant définitivement divisé la forme de la fonction, les productions peuvent inclure les oppositions les plus audacieuses. Les savoirs et les savoir-faire se complètent au point où il semble difficile de dépasser le minimalisme d’une tablette de verre truffée d’applications hi-tech en lignes.

L’humour et la dérision ne seront pas à exclure pour être sûr de contourner tout le sérieux de la question et nous pourrons aussi nous permettre de développer le produit du siècle et sinon s’engager corps et âme dans la science des solutions imaginaires. 

Exemple d’une hypothèse : " Ceci n’est pas un caillou ".

On ne peut imaginer une prospective plus étendue en admettant que le premier ready-made est apparu à l’aube de l’humanité sous une forme minérale. Toute l’histoire de l’art serait donc faussée et celle des catégories se serait faite à partir de l’usage de ce minéral que nous pouvons classer ainsi : le regarder, le collectionner, l’exhiber, l’offrir, l’échanger et enfin s’en servir comme projectile (cet ordre peut-être inversé).

De nombreuses transformations manuelles puis industrielles ont permis d’améliorer les fonctions au sein de ses catégories au prix d’une multiplication exponentielle des articles. 
A partir de là nous tenterons de comprendre la nécessité de produire des objets en démontrant que leur portée symbolique sera toujours plus efficace que leur fonction. » —Mathieu Mercier

ATELIER N° 4 – « QUEL LIEU POUR LA CRÉATION ? »  

Sous la direction de Christophe Kihm, avec Christophe Kihm, L’Atelier des Testeurs (Arnaud & Bertrand Dezoteux), OMA.

« Les grandes institutions du 20e siècle, qui ont accompagné et suscité de grandes refondations des arts, ont toujours été associées à la création de nouveaux lieux. Sur le plan historique, il est possible de dégager des modèles de ces lieux où la création se transforme et se réforme, comme la revue et l’école, par exemple, d’Acéphale ou du Grand Jeu au Vkhutemas ou au Bauhaus.
Ces lieux furent toujours associés à la création de communautés ou de collectifs réunis pas des programmes portant des velléités de changement, soutenus par des mots d’ordre esthétiques où se formulent de nouvelles associations de l’art et de la vie. 

De nombreux lieux de création se sont établis récemment encore, dans le sillage de ces grandes institutions réformatrices, reprenant à leur compte le couple innovation/technique qui leur servit de dynamique (le ZKMle Fresnoy), ou encore l’association art/science qui établissait leur ligne de recherche (l’Ircam ou le Laboratoire). 
Reste que le lieu de la création le plus central de la modernité est encore l’atelier. Un atelier dont les formes ont été amenées à changer passablement et dont la définition contemporaine doit être étendue à ses dimensions mobiles et immatérielles. 

Nous nous poserons ici trois questions. 
Que faire de ces grands modèles modernes ? 
Comment penser, à partir des formes les plus contemporaines de l’atelier, un lieu pour la création ? 
Comment, depuis l’actualité de la création, dessiner les contours d’un lieu pour les créateurs ? »  — Christophe Kihm


Premier événement de préfiguration de Lafayette Anticipation, Fondation d'entreprise Galeries LafayetteLes
Prolégomènes
 se sont tenus du 3 au 4 octobre 2013 au 9 rue du Plâtre, avant même que la Fondation ne soit officiellement créée. Ces deux journées de rencontres et de discussions non publiques ont permis de réfléchir aux conditions actuelles de la création, dans ses rapports aux techniques, à l’esthétique, aux savoirs et aux savoir-faire. 

Il s’agissait à travers cette première impulsion de penser Lafayette Anticipation à partir des pratiques et des travaux des créateurs contemporains, en les plaçant d’emblée au cœur du dispositif. Ainsi, la grande majorité des intervenants des Prolégomènes étaient des créateurs.

Une enquête sur la création contemporaine proposée par Christophe Kihm et menée en 4 ateliers.