PIERRE LEGUILLON

Durant la période de préfiguration de Lafayette Anticipation, Fondation d'entreprise Galeries Lafayette, la plupart des artistes en résidence ont exploré les archives des Galeries Lafayette. À l’instar de Megan Rooney et de Scott Myles, plusieurs d’entre eux ont saisi le magasin du boulevard Haussmann comme sujet et lieu de diffusion. L’attraction des artistes pour la modernité urbaine, le grand spectacle de la vente et la vibration du temps présent n’est pas chose nouvelle.

Lorsqu’il rentre de Vence en 1961, Jean Dubuffet découvre le Paris des Trente Glorieuses. L’agitation est sans commune mesure avec la ville qu’il a laissée une décennie plus tôt. La palette de l’artiste s’éclaircit, passant du brun terreux aux couleurs vives et lignes claires qui ouvrent la période de Coucou Bazar, auquel les Arts Déco ont consacré en 2013 une très belle exposition. Dans la fascination de ce Paris survolté, l’artiste s’attarde aux Galeries Lafayette pour croquer les comptoirs, reproduire le graphisme des enseignes, s’imprégner de l’énergie des foules. Il réalise d’ailleurs une gouache sur papier sobrement intitulée Galeries Lafayette.

Pierre Leguillon a mis en perspective toutes les explorations typographiques de Jean Dubuffet dans un livre paru fin 2013. Cette publication, présentée dans le cadre du programme de préfiguration, était augmentée d’un journal filmé dans lequel l’artiste déchiffrait à voix haute les carnets, lettres, affiches et invitations réalisés par le peintre.

Ainsi l’impression des dessins des Galeries Lafayette ont rappelé d’emblée combien le magasin a fasciné les créateurs tout au long du siècle, augurant encore de possibles collaborations.


“DUBUFFET TYPOGRAPHE”

Pierre Leguillon réactive depuis quinze ans des œuvres majeures du XXe siècle qu’il juge paralysées dans l’histoire. Artiste, curateur, professeur, photographe et critique, il est lui-même un et plusieurs auteurs. Ce décuplement de personnalité se résout dans le livre, la forme la plus à même de prendre en charge la genèse, le développement et l’émancipation d’une création. « Une proposition qui émane de moi (...) veut, que tout, au monde, existe pour aboutir à un livre » écrivait Mallarmé dans les Divagations. Cette ambition résiderait aujourd’hui en Google, structure d’une nouvelle langue dont l’unique fonction est d’accroître le degré d’organisation de l’information. Le propre du livre, qui tout autant qu’un navigateur de recherche s’inscrit dans la sphère de l’utile, est de n’introduire dans son sujet aucune rupture technologique. C’est dans cette dialectique que s’inscrit le travail de Pierre Leguillon sur l’œuvre de Jean Dubuffet. En voyageant entre archives publiques et privées, Leguillon a collecté une variété d’ephemera pour produire une sorte d’anti-manuel. Catalogues, livres d’artistes, carnets de notes et de langues, affiches, invitations ou encore pochettes de disques ont été ré-agencés en familles fictives de sujets, vocabulaires, styles et codes. L’attention de Dubuffet pour le dessin des lettres – allant de la signalétique aux caractères arabes qu’il copiait sans relâche, a fait de lui, aux yeux de Pierre Leguillon, le typographe ultime.

À bien y regarder, pourtant, le travail de Dubuffet a consciemment plombé le caractère typographique et les principes de mise en page utilisés dans le commerce et la communication. Son écriture déliée de tout quotient informatif résonne ironiquement avec les tests de Turing qui permettent aujourd’hui de différencier sur Internet un utilisateur humain d’un programme informatique. Prelinger Drawings tirait vers cette même ambivalence entre un message et son médium. L’espace construit de tissus choisis pour leurs formes et leurs provenances (tissus nordiques, africains, français ou japonais), servait de chambre aux frottages de couvertures de livres issus de la bibliothèque Prelinger. Pierre Leguillon tirait de cette institution (réputée pour ses ouvrages encyclopédiques et populaires sur l’Amérique du Nord) une réflexion sur l’ambiguïté des motifs vernaculaires et leur pouvoir de transmission. L’installation générait sa propre forme par les fonds – d’archives et de couleurs –, posant ouvertement la question de l’ornement comme véhicule de la pensée.


Exposition du 11 au 14 décembre 2013.

Remerciements : Fondation Dubuffet, Paris ; Fonds de dotation Famille Moulin, Paris ; Fondation Nationale des Arts Graphiques et Plastiques ; Le Cnap (aide à l’édition) Art 3 et (SIC) Éditions.

Photographies : ADAGP et Aurélien Mole.