ROMAIN KRONENBERG & BENJAMIN GRAINDORGE

Lafayette Anticipation - Fondation d'entreprise Galeries Lafayette, qui est à l’origine d’un nouveau modèle institutionnel, aborde la création non pas comme un produit, mais comme une production et en ce sens, donne corps aux intuitions du sociologue Howard Becker, auteur en 1982 d’un essai remarquable intitulé Les Mondes de l’art.

Le pluriel chez Becker a cette façon particulière de faire de l’œuvre d’art un projet de société. Tandis que le monde de l’art est une métaphore assez floue par laquelle on désigne le plus souvent des « personnalités en vue dont les noms sont associés à des objets et manifestations qui ont les honneurs de la presse et atteignent des prix astronomiques », les mondes de l’art décrivent la coopération des réseaux professionnels, y compris les plus discrets ou les plus anonymes, qui concourent à la création puis à la diffusion des œuvres. Ces « mondes » parfois concurrentiels mais toujours coordonnés, se tiennent les uns aux autres par un partage de valeurs. C’est le sens même que nous donnons au terme de production si familier aux oreilles du cinéma, encore si mal apprécié dans les réseaux de création contemporaine.

L’invitation faite à Romain Kronenberg et Benjamin Graindorge a, en ce sens, une forte dimension sémantique. A priori, tout oppose le réalisateur au designer. L’un fait profession de l’image en mouvement et l’autre de l’objet stationnaire. L’un voit le monde par projection, l’autre par contingence. 

C’est en 2009 à Kyoto qu’ils se rencontrent et c’est de la terrasse de la Villa Kujoyama qu’ils observent le Japon, les artisans et les rites. De cette expérience partagée, ces opposés ont longtemps discuté, jusqu’à collaborer pour la première fois autour d’Eldorado (2012), installation rassemblant film, objets, dessins et musique. Depuis, d’autres sondes ont suivi qui chacune est venue alimenter un monde en production permanente.

Romain Kronenberg et Benjamin Graindorge s’approchent sans cesse de l’œuvre mais ne la touchent jamais. Ils compilent, écrivent, annotent, diffusent et recommencent sans se soucier de ce qu’on leur commande de nous faire voir. Eux voient venir, anticipent, c’est-à-dire que les formes qu’ils créent jamais n’appartiennent à l’instant et sont toujours promises à se réaliser vraiment dans le moment qui vient, la suite, le prochain rendez-vous. 

Cette méthode, qui laisse sciemment courir l’erreur, le changement, l’hésitation dans le processus de création, intéresse Lafayette Anticipation - Fondation d'entreprise Galeries Lafayettes, à double titre : d’abord parce que l’institution se définit par anticipation comme un lieu de production, de recherche fondamentale, et de collaboration entre toutes les disciplines de l’art, du design et de la mode ; mais aussi parce qu’elle envisage l’acte créatif dans son état le plus ouvert, le plus transparent et le plus convulsif.

ÉTÉ PERPÉTUEL

Le film Été perpétuel trouve son origine dans Le Jeu des perles de verre de Hermann Hesse. Le roman de 1943, récompensé d’un prix Nobel de littérature en 1946, met en scène des échanges autour d’un jeu aux règles mystérieuses. Le designer Benjamin Graindorge leur donne forme et vie avec le concours de Lafayette Anticipation - Fondation d'entreprise Galeries Lafayette, afin qu’ils puissent trouver leur pleine et entière expression dans le scénario écrit par Romain Kronenberg.

Ainsi Jeanne, 40 ans, personnage principal de cette fiction en cours de production, devra manipuler les jeux pour activer la mémoire d’un amour disparu. Exposés comme les reliques d’un temps qui n’est pas encore advenu, ces objets de verre et de bois acquièrent dans l’espace temporaire de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie un statut fugitif. Ni principaux ni accessoires, ils sont des formes potentielles qui n’ont de raison d’être que dans l’urgence processuelle qui hante leurs co-créateurs. Été perpétuel n’est qu’un point dans de l’inconnu qu’ils sondent jusqu’à voir naître en lui de nouvelles pistes de recherche.

Le territoire et son vocabulaire sont à jamais liés dans le travail conjoint du designer et du réalisateur autour d’une logique incantatoire qui va de la marche à la démarche, aller-retour, par les chemins les plus longs.

Graindorge et Kronenberg ne sont les auteurs d’aucune œuvre, mais de projets, qui trouvent évidemment leur sens dans leur culture réciproque du dessein et de la projection. Leur quête d’un jour sans fin se déroule dans un non-lieu où l’art et les idées s’opèrent à cœur ouvert pour ne jamais cicatriser. En refusant le statu quo sur la nature finie de la création, ils s’aliènent, se délivrent de livrer, si l’on peut dire, la moindre certitude, sinon celle que changer ses désirs vaut mieux que de changer l’ordre du monde.


 

Été perpétuel, un film en développement de Romain Kronenberg avec la collaboration de Benjamin Graindorge. Avec Audrey BonnetLucie Boujenah et Mehdi Meskar.

Production Too Many Cowboys et Lafayette Anticipation - Fondation d'entreprise Galeries Lafayette, avec le soutien du Centre d’Art Villa Bernasconi / Ville de Lancy-Genève.

Un projet présenté dans le cadre de la 6ème édition du Nouveau festival du Centre Pompidou.

"L'élan", du jeudi 23 au samedi 25 avril 2015 — Exposition des sculptures-jeux produites par Lafayette Anticipation -  Fondation d'entreprise Galeries Lafayette pour Été perpétuel.

"La Détente", mardi 2 juin 2015, à 19h30 — Projection des images de répétition réalisées les 2 et 3 mai 2015 au Nouveau festival du Centre Pompidou.