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Daniel Steegmann Mangrané

De prime abord, il y a peu à voir. Un visiteur muni d’un casque de vision, Oculus Rift, relié verticalement, tourne à l’aveugle et semble observer un monde virtuel agencé à sa seule attention.

Phantom
Lorsque notre tour vient, on pose l’oculus sur la tête, et s’ouvre alors à nous un paysage dentelé de forêt vierge, sans limite, incommensurable. Chaque brindille, chaque feuille, chaque arbuste est rendu en pointillés stéréoscopiques blancs sur noir, une cartographie spatialisée de l’infinie diversité d’un univers où la nature seule dicte ses lois et a installé des équilibres séculaires. Le dispositif technique suit nos pas et lorsqu’on lève les yeux vers le haut, on est au cœur d’un arbre dont on perçoit de l’intérieur toutes les ramifications. Notre corps de regardeur traverse les lieux et s’efface, comme un pur esprit, une conscience à la fois capable de tout percevoir des structures magnifiquement complexes de l’écosystème sans pour autant nous accorder le pouvoir de le modifier. L’artiste brésilien d’origine catalane Daniel Steegmann Mangrané a effectué un scan 3D de haute précision sur près de 1000m2 au cœur de la forêt vierge du sud ouest du Brésil, le Mata Atlântica. Son installation Phantom (Kingdom of all animals and all beasts in my name), 2015, est, pour qui se laisse prendre au vertige de la contemplation, avant tout l’expérience d’une conscience de « soi », un royaume en effet où se confondrait tout le vivant environnant, comme un gigantesque réseau d’énergies invisibles.

Multinaturalisme
Une carrière de biologiste se dessinait devant le jeune Daniel Steegmann Mangrané.  Son œuvre s’exprime avec une grande ouverture sur toutes les techniques, et toutes les échelles, allant du dessin au film, à la sculpture, en passant par l’installation ou l’intervention sur le paysage. Sa pensée ne s’est jamais vraiment départie de cette passion première pour la nature. D’ailleurs son départ pour le Brésil n’avait d’autre objectif que de se rapprocher de la forêt amazonienne, qui a toujours exercé sur lui une fascination sans égal. Ce n’est pas seulement l’observation des phénomènes naturels qui fascine l’artiste, mais aussi d’approcher des conceptions différentes de la vie. Il se réfère souvent aux écrits de l’anthropologue et philosophe brésilien Eduardo Viveiros de Castro, connu pour sa théorie du « perspectivisme multinaturaliste »(1), s’appuyant sur les croyances amérindiennes, comme chez les Tupis du sud Brésil, pour lesquels tout est humain : le dénominateur commun entre toutes les formes de vie est l’humanité, et non l’animalité. De fait, il n’y a pas de distinction entre soi et ce qui nous environne ; une forme d’unité spirituelle servie par une diversité corporelle. L’opposition binaire entre objet et sujet, entre nature et culture qui gouverne nos modes de pensée occidentale depuis  Les Lumières n’ont plus cours. En d’autres termes, percevoir c’est entrer en une compréhension du monde qui illumine la réciproque humanité de toute chose.

Mimesis
L’artiste cite également le texte mythique de Roger Caillois Mimétisme et psychasthénie légendaire paru en 1935 dans la revue surréaliste Le Minautore, ou l’auteur parle de la fonction mimétique de certains insectes non pas comme un mécanisme de défense passive, mais une volonté affirmée de se dissoudre dans l’environnant, de faire « un » avec le monde. Dans son film Phasmides, 2012, Daniel Steegmann Mangrané évoque cette pensée. Les phasmes, ces insectes ressemblant à des brindilles que décrit si bien Georges Didi-Hubermann (2), évoluent dans un espace où des branchages le partage à des structures blanches modernistes aux arêtes saillantes. Dans cet enclos aux formes antagoniques, on suit le comportement des insectes qui tentent avec lenteur d’inventer une nouvelle écologie mimétique.

Phénoménologie
On comprend combien la perception est pour l’artiste un sujet fondamental. L’environnement, mot souvent utilisé pour qualifier notre fragile destinée commune, réclame avant tout d’exercer sur tout ce qui nous environne une conscience qui nous engage physiquement dans une projection, un déplacement, une aliénation salutaire. L’installation Orange Orange 2, 2004, présentait lors de sa première exposition en France, dans un espace baigné de couleur « summer blue », une structure recouverte de filtres photographiques oranges, dans laquelle était servi du jus d’orange. Comment la couleur influe-t-elle sur l’entendement du monde, par la vision, le déplacement jusqu’à l’absorption ?

Plusieurs versions d’une œuvre au titre imprononçable,  (‘(^, 2008, ont déjà fait l’objet d’expositions. Il s’agit de rideaux de fines chaines colorées, desquelles pendent des formes créant des ouvertures en enfilades. Le visiteur est invité à une traversée et à observer la nature changeante des phénomènes chromatiques perçus en relation à notre propre déplacement, induisant avec l’œuvre d’art une relation dynamique de transformation mutuelle.

Lignes
L’œuvre Equal (Cut), 2008 est une intervention dans l’entrée d’un espace d’art alternatif de Rio, Ateliê397. L’artiste a disqué le sol, créant une rainure traversant obliquement la courette jusqu’à l’intérieur du bâtiment, dans l’interstice de laquelle poussent des plantes invasives, comme un rhizome en droite ligne.

L’installation filmique qui s’intitule 16mm, 2009-11, marque aussi l’imposition d’une ligne droite, mais cette fois au cœur même de la nature. Dans le même carré amazonien décrit plus haut de l’œuvre Phantom, l’artiste a tendu un câble de 60,96 mètres, longueur exacte d’une bobine standard de film 16mm. La caméra suspendue, glisse le long du câble à la vitesse de roulement de la pellicule. La perception de l’image et du son qui restitue un fourmillement intense d’une forêt indifférente à notre regard, est en parfaite conjonction avec le défilement mécanique des images. Le visiteur est littéralement saisi par l'incantation tumultueuse de vie, par la myriade de bruits et de formes où la survie n’est possible que dans l’équilibre et la réciprocité des forces, ce qui, pour Daniel Steegmann Mangrané, au-delà de la fascination pour les lois de la nature, se propose également comme le modèle nouveau d’une possible société de partage.

1 - Eduardo Viveiros De Castro, « Perspectivisme et multinaturalisme en Amérique indigène »,  Journal des anthropologues, 2014

2 – Georges Didi-Hubermann, Phasmes , Essai sur l’apparition, Les Éditions de Minuit, 1998

3 - Exposition Animal que no existeix, Daniel Steegmann Mangrané, CRAC, Centre Rhénan d’art Contemporain, Alsace, 19 oct 2014 au 18 janvier 2015, Commissariat : Elfi Turpin.


16 MM

Du 2 au 19 décembre 2015, l’artiste Daniel Steegmann Mangrané présente 16 mm dans une installation spécialement conçue pour le Hub Lafayette Anticipation.

Ouvert du mercredi au samedi, de 12h00 à 19h00.

16 mm est un plan séquence de 5,33 minutes réalisé en travelling avant, dans la foret Mata Atlântica, au Sud-Ouest du Brésil. Le film, tourné en surplomb, évoque les images miraculeuses de la jungle mythique. Cet effet hypnotique est produit par un dispositif filmique qui a nécessité l’intervention de l’ingénieur Stefan Knauer: le moteur de la caméra a été modifié afin d’animer la bobine et le travelling dans un seul et même mouvement. Ainsi, la longueur standard de la pellicule 16 mm correspond à la distance effectivement parcourue par la camera sur son filin, soit près de 61 mètres enregistrés en temps réel à 3 mètres du sol. 

Le choix de la foret Mata Atlântica est éminemment éloquent. Depuis sa « découverte » par les Conquistadores jusqu’à l’ère post-coloniale, la jungle a nourri de nombreux conflits économiques, écologiques, scientifiques et territoriaux. 

L’œuvre de Daniel Steegmann Mangrané, qui s’enfonce lentement dans cette complexité, est un objet funambule, en équilibre entre la célébration de la nature et les passions humaines.

Du mercredi 2 au samedi 19 décembre 2015, au Hub Lafayette Anticipation
46, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, 75004 Paris

Courtesy Esther Schipper, Berlin