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Olaf Stapledon, Last and First Men: A Story of the Near and Far Future. New York: Magnum, [1930] 1978.


Chimère

Qu'est-ce qui fait de l'être humain un être à part entière ?

Même un enfant connaît la chanson. Couches et miettes, cisailles et escargots, sucre et épices, regards sournois et soupirs. Nous connaissons nos pères grâce à leurs plastrons, et nos mères grâce à leurs rubans et lacets.

Qu'est-ce qui fait de l'être humain un être à part entière ?

La recette tout comme la valeur commerciale restent secrètes, à tel point que Francis Fukuyama ne lui donne pour nom que « Facteur X ». Dans son ouvrage intitulé Our Posthuman Future, paru en 2002, Fukuyama dissèque, au sens figuré, l'être humain, afin de rechercher notre essence parmi les os et les viscères, les humeurs et les mythes. En fin de compte, il constate que rien – ni la conscience, ni la raison, ni le choix moral, ni la langue, ni la connaissance, ni l'affectivité – ne peut expliquer l'humanité. Cependant, en les associant tels qu'ils sont, nous atteignons ce facteur inqualifiable.

Qu'est-ce qui fait de l'être humain un être à part entière ?

Si la volonté, le choix et la détermination représentent nos traits de caractère, comme l'affirme le théologien Joseph Fletcher, alors la conception en laboratoire est elle aussi humaine.

Certaines personnes partagent en fait la pensée de Fletcher. L’une d’elles, Shulamith Firestone, est connue pour son livre intitulé La Dialectique du sexe, dans lequel elle raconte qu'une femme ne peut pas être libre sans se libérer elle-même de l'incubation. Quant à Randy Wicker, activiste gay, il prône le droit au clonage pour « rendre obsolète le monopole historique de l’hétérosexualité sur la reproduction ». Il n’est pas dit que Firestone et Wicker apprécieraient le lien ; ils pourraient suspecter – avec de bonnes raisons – qu’une telle affiliation risquerait de faire assimiler leurs idées politiques à une forme de scientisme...

Qu'est-ce qui fait de l'être humain un être à part entière ?

Il existe plus de choses dans notre monde actuel que rêvé dans la mythologie grecque. Le cracheur de feu, chimère inter-espèce de légende, est vaguement comparable à Lydia Fairchild. Cette femme pourrait être considérée comme le messager du rêve de Wicker, selon lequel un homme ou une femme, homosexuel(le) ou hétérosexuel(le), aura, un jour, le droit d'être comme tout le monde.

Ce n’est pas que Fairchild se soit beaucoup exprimée sur le sujet. Une fusion d’ovules, due au hasard, l'a dotée de 46 chromosomes, soit de deux ADN différents, faisant d'elle une personne multiple. Cette condition génétique n’ayant pas de signe extérieur perceptible, Fairchild aurait pu vivre ainsi sans le savoir, c'est-à-dire sans savoir qu’elle est ce que le corps médical appelle une chimère. Mais le droit est intervenu.

Au début des années 2000, suite à une demande déposée par Fairchild auprès de l’assistance publique, une analyse ADN des enfants a été requise, qui a révélé une incohérence aussi bien dans le patrimoine génétique des enfants que dans celui de la mère. Fairchild a revendiqué sa maternité biologique, mais au vu des résultats, l'Etat a suspecté une fraude à l'assurance sociale. Un autre test, effectué sur le nouveau-né qu’elle venait de mettre au monde, a mis en évidence la même incohérence, ce qui a laissé peu de place au doute : Fairchild possède en fait différentes signatures ADN. Elle est en réalité à la fois mère et tante de ses enfants.

Ce cas étrange donne plus de crédits à la preuve génétique qu'au témoignage personnel. Selon Aaron T. Norton et Ozzie Zehner, ces preuves font naître des « confessions technologiques » touchant des personnes telles que Fairchild « par une réification privilégiée de leurs caractéristiques biologiques. » En d'autres termes, la revendication de Fairchild quant à sa maternité peut relativement peu face aux constatations des tests ADN, même si les résultats ont varié.

Dès lors, l'affirmation de l'objectivité biologique discrédite les forces biopolitiques en jeu et la façon dont les corps sont construits et contestés aussi bien par la science que devant la loi. Par exemple, les parents transgenres qui ont une relation génétique avec leurs enfants se voient parfois refuser des droits parentaux, à cause de l'incohérence avec leur genre d'origine. Par conséquent, la génétique ne peut être vue comme une force objective en jurisprudence. Au contraire, elle est considérée comme objective lorsqu'elle aide et soutient les normes sociales – lorsque qu’elle se fait affirmation de la pensée traditionaliste au sujet de l’identité et de la parenté.

Parfois, vous jugez un livre à son contenu mais généralement, vous jetez juste un œil à la couverture.

Qu'est-ce qui fait de l'être humain un être à part entière ?

Si la volonté, le choix et la détermination représentent nos traits de caractère, alors la conception en laboratoire est elle aussi humaine. Mais si la conception en laboratoire multiplie par 33 les chances de créer une chimère, alors ce qu'on appelle un « humain » peut être d’ores-et-déjà une chimère travestie. Le futur appartient aux chimères.


Surtsey

Ce qui a toujours été considéré comme une probabilité, est devenu, en 1963, une réalité : l'état de nature a jailli des écrits pour plonger dans la mer. Il y a plus de cygnes plongeurs que de cygnes chanteurs, comme le signale le cuisinier d'un chalutier de pêche des environs, et le vieil oiseau a prouvé qu'il lui restait encore du chemin à parcourir. Des siècles de fanfaronnades philosophiques l’ont maintenu dans les airs, et sa descente est juste aussi excessive : le ciel assombri, la mer troublée, les temps de paix sont devenus des temps de guerre, et les amoureux des combattants...

Au final, alors que les eaux commençaient à s'installer, la diva a émergé des profondeurs pour tomber en pâmoison sur un rocher volcanique fumant.

Au cours des quatre années qui ont suivi, le volcan s'est étendu jusqu’à atteindre la taille d’une île, virgule à l'envers d’une perfection immaculée que l'Islande voisine considère comme réserve naturelle. Hobbes, Locke et Rousseau doivent se retourner dans leur tombe face à cette opportunité manquée tandis que les scientifiques islandais n’en ont rien fait d’autre que d’en concevoir une expérimentation sociale. Ils se sont croisés les bras, se contentant de regarder le vent souffler, dans l'attente d'une graine, d'un événement à venir.

L'état de nature semble désormais offrir une meilleure lecture. Des plantes ont progressivement recouvert l'île en provenance du continent. La magie évolutive des îles – tel le mythe du mammouth devenant une souris, du nain devenant un géant – n’a pas cependant pas encore opéré sur Surtsey. Les êtres humains ont commencé à lui forcer la main : des traces de graines de tomates, dans le mouvement d'un intestin de scientifique, ont donné naissance à une plante. Quelques coquins ont été pris sur le fait en train de vouloir cultiver des pommes de terre. Pour un bon prix, un pêcheur corrompu fait profiter de son bateau pour une activité clandestine sous couvert de l'obscurité.

Si cette île est une quelconque indication, alors la vérité sur la question contredit les affirmations des philosophes : la société ne constitue pas un mécanisme de survie pour la sauvagerie de la nature, mais est une nouveauté, une distraction à l'état d'ennui total.


Church

Même si les agences spatiales parviennent à justifier leurs budgets pharaoniques de façon convaincante, une des dépenses reste accessoire : celle versée pour entraîner les astronautes à la chute libre. Il suffirait de rendre visite aux fraternités des campus universitaires américains où des astronautes en puissance passent leur temps à défier les lois de la gravité.

L’apesanteur est l’équivalent post-planétaire d’un keg stand. Certes, les astronautes ne font pas le poirier, mais les effets sont les mêmes : les fluides corporels s’agrègent dans la poitrine et la tête, les visages enflent et les crânes sont mis sous forte pression. Des troubles de l’équilibre surviennent, l’adrénaline se répand... Le gonflement des nerfs optiques peut même déclencher l’hypermétropie chez certains astronautes !

Pour un astronaute des années 60, le poison de choix était la drogue, plutôt que l’alcool. Au début de cette décennie, la NASA fait appel à deux chercheurs pour créer un être humain qui serait, par nature, adapté à l’espace. Étonnement, leur spécimen était capable de respirer sans poumons et de se déplacer sans combinaison spatiale.

Pour désigner cette nouvelle forme d’humanité, les chercheurs ont inventé le terme « cyborg ».

Des accessoires exogènes furent essentiels pour que leur rêve devienne réalité : des piles à combustible remplaçaient les poumons, des tubes intraveineux et des pompes injectaient des cocktails pharmaceutiques contre la radiation et l’augmentation de la pression sanguine. S’il fonctionnait, ce système cybernétique serait si intégré au corps de l’utilisateur que celui-ci n’en aurait même pas conscience.

Quand le système ne fonctionnait pas correctement, on considérait que le problème venait de l’élément humain. Par exemple, les astronautes dépourvus de variations sensorielles ou motrices étaient connus pour être soumis à des états psychotiques. Dans des cas comme ceux-ci, les chercheurs recommandaient de faire des injections de drogue à distance, depuis la terre ou grâce à un membre de l’équipage.

Dans d’autres cas, un homme pouvait présenter des signes de comportement anormal. On avait alors tendance à rejeter la faute sur les accessoires greffés et les tubes sous-cutanés, jugés menaçants plutôt qu’ingénieux. Les pompes pharmacologiques, malgré leur fonction déclarée, apparaissaient comme un palliatif aux dépressions du cyborg – angoisses de se retrouver malencontreusement envahi par le futur.

Pour ces scénarios ainsi que beaucoup d’autres, les drogues devinrent la solution prescrite.

Le premier cyborg était donc un être humain libéré de toute limitation biologique, tout en étant perpétuellement dopé et relié à des machines. Depuis, l’ingénierie génétique cherche à résoudre ces défaillances au niveau de la chaîne de montage. Lors d’un colloque en 2014, George Church – l’homme qui donne à cette discipline un visage familier – identifie les variations génétiques nécessaires à la survie de l’homme dans un environnement extra-terrestre, à savoir : LPR5 G171V pour des os très solides, MSTN pour des muscles fins, GHR pour des risques faibles de cancer, et ainsi de suite. Les générations à venir ne souffriront pas de gueule de bois spectaculaires ; elles seront conçues pour faire la fête de notre système solaire jusqu’à l’infini.   


Shara

Il y a quelques années, un groupe d’individus croyant en l'existence des OVNIS a contacté Shara Bailey, une anthropologue travaillant sur la morphologie dentaire des hominiens et premiers hommes. Ces personnes affirmaient avoir trouvé une mâchoire d’origine inconnue des plus intrigantes…

Lors d’une interview accordée au journaliste de télévision couvrant cette histoire, Shara a déclaré ceci, à quelques mots près : « D’un point de vue professionnel, cette mâchoire est un faux. Il n’y a rien sur Terre qui ressemble à ça. »

Sa première phrase a été coupée de la séquence télévisée. Depuis ce jour, Shara est la coqueluche de cette communauté de croyants.


Télépathie

Il n’y a aucun élément, sous le soleil, qui soit à l’abri de l’influence de l’évolution, aussi incroyable ou fantastique soit-il. Prenez la science-fiction. La Force, la fonte de l’esprit et la discipline Psionique vieillissent, et prennent l’aspect jauni d’anciennes BD ou bien le goût de popcorn rassis. Ces concepts auraient dû connaître le même sort que le dodo, mais ils furent sauvés par la magie du capital. Hollywood s’est montré plus puissant que la sélection naturelle, construisant des ménageries ressemblant à des franchises, dorant des cages pour abriter des idées en voie de disparition. Le futur n’a jamais été aussi bien préservé ; l’avenir n’a jamais paru aussi vieilli.

Les choses ne se sont pas toujours passées comme ça. Les concepts qui, historiquement, flirtaient avec le mythe et le spiritualisme, comme la prémonition ou le sixième sens font leur entrée dans le monde de la science dans les années 30. Les laboratoires ont commencé à faire des expériences en matière de perception extra-sensorielle, demandant à des sujets aux capacités exceptionnelles de deviner des cartes ou de « recevoir » des sens par la transmission de pensée, puis de les recréer à la main. 

La perception extra-sensorielle attira surtout l’attention des auteurs de science-fiction, dont les personnages pouvaient déployer leurs pouvoirs psioniques bien au-delà d’un simple laboratoire. Ces pouvoirs avaient malheureusement un coût : ce sont les estropiés, les sourds-muets et les mutants qui en étaient souvent dotés. Nos cerveaux monopolisent déjà les réserves d’énergie du corps, et nous devons bien trouver un carburant ailleurs…

Les psioniques jouent différents rôles dans l’imaginaire de la science-fiction mais leur influence est surtout politique, en tant que force contraignante d’un esprit collectif. Dans Les enfants de Mathusalem de Robert A. Heinlein, par exemple, une communauté ne fait aucune distinction entre ses membres, qui manipulent collectivement la génétique et l’écologie de leur monde. L’esprit collectif, dans ce scénario, contourne les structures d’un individualisme possessif et rompt avec les normes sociales. Nos cerveaux peuvent être plus ou moins grands, peuvent appartenir à des genres, sexes et croyances différents, mais ils possèdent tous une place dans la noosphère.

Hélas, ces idéaux restent difficiles à atteindre, et comme beaucoup de technologies du XXe siècle, la Psionique a trouvé des applications immédiates dans les techniques de guerre. Poussée par des comptes-rendus d’entraînement psychique menés de l’autre côté du Rideau de Fer, la CIA apporte son soutien dès les années soixante-dix à deux initiatives développant la « vision à distance ». Les espions psychiques qui en découlent sont les premiers prototypes de drones, capables de survoler des courants d’air extra-sensoriels, et d’analyser des bases ennemies, des terroristes ou encore des avions bombardier disparus. Le succès de ces premiers drones dépassq celui des pigeons voyageurs, mais ne fut pas suffisant pour poursuivre le programme de recherche. On y mis un terme en 1995, en reconnaissant la supériorité du drone.

La science-fiction psionique connaît un âge d’or lors de la Guerre froide, avant que l’espionnage soit assimilé au contre-terrorisme, et que les secrets soient extorqués par la torture plutôt que par l’analyse télépathique. Les genres littéraires suivent les tendances sociales. Nous n’avons plus besoin d’imaginer un esprit collectif, car nous en avons trouvé un dans le cyberespace. Nous n’avons pas non plus besoin de devenir des mediums, car son équivalent électronique existe. Nous pourrions trouver ironique que le handicap, qui était un prérequis pour la perception extra-sensorielle, ait désormais besoin de ces machines. Une simple pensée peut stimuler le mouvement d’un bras avatar, ou bien elle peut atteindre à la vitesse de la lumière les cerveaux d’individus dans d’autres pays, et sera par la suite décodée en chiffres et en lettres. Il faut donc corriger la phrase notoire : elle pense, donc je suis.

Un bras mobile, une lumière étincelante – [est-ce la fin de notre évolution sur Terre ?]. Miguel Nicolelis qui a prédit l’arrivée d’un « réseau neurosocial » doute que les émotions, souvenirs et autres états cognitifs soient capables de transmettre quoi que ce soit. Est-il à dire que ces qualités, inhérentes au concept d’identité, soient impossibles à saisir par la télépathie ? L’âme creuse-t-elle des tranchées ? Renforce-t-elle les rangs de bataille ?

Ou est-ce moins là une affaire d’âme que de principe d’individuation, qui considère que jamais deux cerveaux ne seront semblables et que par conséquent aucune pensée ne peut avoir partager la même position neuronale ? Si c’est le cas, réaliser un cerveau collectif nécessiterait un tour de force digne de Borges : sept milliards et quatre cent millions de dictionnaires devraient être écrits avec un mode de traduction adapté à chaque ouvrage et à chaque langue. Avant l’invention de l’imprimerie, nous étions esclaves de la transcription ; bientôt, la transcription pourrait asservir les machines. 


Dreyfuss

Quelle est la forme, la taille de la démocratie ? Elle est plus grande qu'une huche à pain, plus petite qu'une planète. Trop vaste pour un seul individu et rarement assez pour une nation. Comme un couvercle dépareillé sur une casserole d'eau bouillante, qui laisserait la vapeur s'échapper. 

Lors de l'Exposition Universelle de 1939, Henry Dreyfuss a placé la démocratie à l'échelle d'une ville, motivé par des intentions louables. Chaque résident pourrait y bénéficier d'un appartement en rez-de-jardin, d'une vue superbe, d'une jolie route menant directement au travail en ville, et d'une autoroute lui permettant de s'évader rapidement. La « démocracité » avait pour ambition de dépeindre le monde tel qu'il serait dans une centaine d'années, alors que les banlieues s'apprêtaient à voir le jour.

Quel est le visage, la silhouette de la démocratie—de cette vie vécue sur le 50ème centile ? Au cours des décennies suivantes, Dreyfuss s'est intéressé de plus près à cette ville nouvelle et à la vie intime de ses usagers : d'un théâtre utopique à la science de l'ergonomie. 

Datant de 1955, son livre Designing for People n'a fait que confirmer cette évolution, avec « Joe et Joséphine » comme couple modèle du milieu du siècle. Leurs appareils, ainsi que leurs mœurs, révélaient leur manière de se comporter (quels que soient les maux et blessures). Dreyfuss a gagné ses galons en améliorant ces appareils.

Joe et Joséphine passent leurs journées sur une linotype pour lui et sur la table à repasser pour elle, puis dans un char et au standard. Il perd un membre. Elle passe un appel. Quand Joe rentre de la guerre, il retrouve son bleu de travail décoloré. Des chemises Oxford empesées et repassées dans le placard, prêtes à être portées au bureau. À sa grande surprise, son moignon est une marque de distinction : une plaque commémorative n'attendant plus que sa médaille. Dans les années 40, Dreyfuss a été embauché par l'Admnistration des anciens combattants pour concevoir cet objet.

Joe porte sa médaille au travail chaque jour, ses crochets en acier inoxydable dépassant de sa manche. À l'occasion, il remonte sa chemise pour le plus grand plaisir de ses collègues de travail, leur dévoilant ainsi la subtile fabrication de sa prothèse, son boîtier unique et ses jointures dissimulées. Si seulement ils avaient pu connaître cette vie de héros de guerre... quelle honorable invalidité !


Schtroumpf

Il fut un temps où il était impossible de trouver le village des Schtroumpfs sans être guidé par l'un d'eux. Et là encore, le périple était colossal. Montagnes, déserts, marécages et forêts encerclaient « La Terre Maudite » où ils avaient élu domicile. 

L'isolement, semble-t-il, donne lieu à une certaine utopie. Les instruments de l'économie y sont absents, tout comme les mythes de l'individualisme qui nous tiennent à l'écart les uns des autres. Chaque compétence est mise au profit de la communauté, et chacun jouit d’un lit dans une maison champignon.

Les Schtroumpfs devraient être heureux, et pourtant ils sont bleus. Leur sourire offre une certaine version de l’histoire, leur peau — elle — en raconte une autre.  Sont-ils ainsi à cause de la réclusion et de la consanguinité ? À cause des efforts qu’ils investissent pour préserver cette vie utopique ? Ou est-ce parce qu’ils ont réalisé que, socialistes ou non, leur présence est indispensable à la transformation des matières en or ?

Aujourd'hui, vous pouvez vous rendre chez eux sans guide. Quelque part dans le Kentucky, près des villes de Hazard et Troublesome Creek Times, se trouve l'équivalent humain de « La Terre Maudite ». Ses Schtroumpfs, ou plutôt les « Blue Fugates », souffrent de la comparaison avec leurs homologues de bande dessinée. Depuis 1820, leur peau arbore des teintes bleues, bien que de plus en plus estompées au cours du temps : à chaque nouveau venu, celles-ci s'atténuent, ouvrant ainsi plus grande la porte de sortie.

Les Fugates sont un cas d'école pour « l'effet fondateur », ou l'impact du patrimoine génétique d'une population fondatrice sur une communauté numériquement faible et isolée. Alors que la variation génétique s'allège au fil des générations, des traits récessifs parviennent tout de même à s'imposer. À l'image du syndrome de McKusick Kaufman qui voit certains membres de la communauté Amish souffrir de polydactylie, ou de celui qui provoque la pousse d'un pénis chez certaines adolescentes d'un village en République Dominicaine. Ernst Mayr, biologiste évolutionniste, affirme avec audace que les changements causés par l'effet fondateur pourraient mener à la spéciation !

Les fondateurs des Fugates, Martin et Elizabeth, partageaient une condition génétique appelée la méthémoglobinémie, provoquant une production d'hémoglobine supérieure à la normale dans le sang qui obstrue la libération d'oxygène dans le corps par ce dernier. Vivant de manière isolée, tant géographiquement comme génétiquement (même avec plus d'une Schtroumpfette), leur progéniture n'avait d'autre option que de naître bleue.

Il s'agit d'un arbre qui pousse, non pas vers l'avant ni vers le haut, mais sur les côtés, empruntant des chemins peu usités. « Vous l'aurez remarqué », affirme l'un des descendants, « mais j'ai des liens de parenté avec moi-même. »


Guppy

Nous devenons de plus en plus stupides.

Au cours 20 000 dernières années, notre cerveau a été réduit grosso modo à la taille d'une balle de tennis, diminuant de ce fait la ressource la plus précieuse de la planète. Même si cet organe contient encore un peu de matière grise à explorer, il est privé d'innombrables capacités cognitives potentielles utiles à la création d’un être humain amélioré.

Le problème vient de la domestication. Comme l’a montré le primatologue Richard Wrangham, le cerveau des animaux de compagnie est 10 à 15 % plus petit que celui de leurs homologues sauvages. D’après ce scientifique, c’est en écartant le caractère agressif que nous avons par inadvertance favorisé l’apparition de créatures au cerveau juvénile.

Au-delà du monde des animaux, la domestication porte un autre nom : « le contrat social ». Celui-ci restreint notre liberté afin de réfréner notre instinct de brutalité. Les rares individus à contester la vie en captivité – les « hommes plus complets » (comprendre « bêtes plus complètes ») de Nietzsche – sont l’exception qui confirme la règle. Un éleveur choisira les chiens qui perpétueront leur espèce, et la peine de mort, quel humain mourra.

Nous devenons de plus en plus intelligents.

Un cerveau volumineux représentait le tout premier modèle de processeurs cognitifs et était protégé par la boîte crânienne de l’Homme de Cro-Magnon. Il dépensait beaucoup d’énergie pour pas grand-chose. Les muscles massifs des hominidés leur permettaient, plus par habitude que par intelligence, de reculer devant les prédateurs et d’avancer vers les proies.

Le cerveau ne se mesure pas à sa taille, mais bel et bien à sa complexité cellulaire et moléculaire. La densité neurale est liée à la capacité computationnelle. Il est vrai que cet organe s’élargit à nouveau grâce à une bonne alimentation. Mais s'il nécessite trop d’énergie, le reste du corps en souffrira et le réseau biologique subira des blackouts.

Prenons l’exemple du guppy. En 2015, des chercheurs ont réalisé une expérience en sélectionnant les femelles guppies dotées d'un cerveau plus volumineux. Ils ont constaté que l’amélioration de leurs capacités mentales était corrélée avec une diminution de la taille de leur abdomen et de leur taux de fécondité. Rien d’étonnant donc à ce que les humains de morphologie androïde des futurs imaginaires soient souvent infirmes de la tête aux pieds.

***

D’ici les deux milliards d’années à venir, notre cerveau fera l’objet d'une cartographie et sera connu dans les moindres détails. L’activité humaine aura œuvré jusqu’à ce moment où, enfin, nous pourrons voir toutes ses bizarreries et ses failles, ses limites, son mur de briques caricaturé. Nous nous attendrons à retrouver des imperfections de ce genre, sans en avoir malheureusement jamais imaginé la portée : pas un instant, nous n’aurons pensé que nos esprits, pourtant présentés avec une netteté parfaite, seraient loin d’atteindre des sommets.

Avec le temps, nous nous rendons à l’évidence : si nous ne notons aucune amélioration dans le cerveau humain, nous fabriquerons un être humain amélioré pour ensuite concevoir un cerveau amélioré.

Notre prototype est une caricature, y compris pour les normes homonculaires. La manipulation embryonnaire produit une tête de trois à quatre mètres de diamètre, vaguement rattachée à un corps minuscule. Les acquis intellectuels qu’entraîne la croissance d'un organe aussi volumineux sont proportionnels aux pertes d’autonomie. Cet « humain amélioré » mènera une existence malheureuse de quelques années tout en étant soumis aux machines de biorégulation jusqu’à ce que l’obésité le tue.

En fin de compte, nous perfectionnons notre modèle. L’organe se répand à travers une tourelle de 12 mètres de diamètre et ses gyrus s’entassent dans diverses poches. Le seigneur de la tour de béton, le manifeste du Surhomme, ce « Super Cerveau » s'avère encore plus exigeant que son prototype. Il a besoin de tellement de ressources que nous devenons ses esclaves volontaires, travaillant d’arrache-pied pour notre idole.

Le « Super Cerveau » peut s’aventurer très loin dans les méandres de l’esprit, là où les sauvageries de la pensée résident à notre insu. Pour autant, son corps demeure statique : la tourelle est une prison et les poches, des cellules. Il reste si peu de vie lorsqu’on est prisonnier de l'intelligence...

Avec le temps, le cerveau conçoit un prototype avec une tête et un corps mieux proportionnés. Si aucune amélioration n’est constatée dans le « Super Cerveau », il faudra fabriquer un être humain amélioré pour ensuite concevoir un cerveau amélioré.


Grande Chaîne

La Grande Chaîne de la Vie, cette merveilleuse chose reliant le plus bas au plus haut, des dialogues de Platon aux diatribes du Pape, est née d'une provocation divine.

Dans L'Iliade, alors que Grecs et Troyens s’opposaient, Zeus décida d'adresser un avertissement. Il fit savoir que si un dieu usait de sa calligraphie dans cette guerre, il connaîtrait l'exil pour seul destin. Et que toute tentative de contrecarrer son autorité – en lançant une chaîne vers le ciel pour le tirer vers le bas – s'apparenterait à de la folie pure. Il était trop puissant pour transiger.

Zeus fit aussi comprendre d'un ton menaçant qu'il pouvait faire voler les dieux rebelles en les tirant simplement à l'aide de cette chaîne, entraînant le monde charnel dans leur sillage. Leur instrument pouvait facilement devenir son jouet, un collier à accrocher autour du pic de l'Olympe.

Zeus n'a jamais mis ces paroles en pratique et a vécu en oubliant le défi lancé, qui, au fil du temps, était de moins en moins un défi, de plus en plus une chaîne. La nature a également perdu la mémoire. Progressivement, ses occupants ont trouvé une place dans les maillons de la chaîne, en s'habituant à l'altitude et à la vie elliptique. Tout comme la mousse pousse sur un rocher, le monde naturel s'est adapté à ses hôtes, jusqu'à ce que les deux parties deviennent impossibles à distinguer l’une de l’autre.

Les dieux vont et viennent et la chaîne reste toujours accrochée, à la seule différence qu'elle ne soutient plus la boule d'un dieu fier, mais l'instrument d'un dieu sage. Les Élisabéthains, à la recherche de la preuve de l'intention du Tout-Puissant, n'ont pas eu besoin de chercher plus loin que cet objet, dans lequel chaque chose a sa place. La pierre la plus dure, l'animal venimeux, le serpent traître et le pou ne pouvaient pas être des erreurs de création, car chacun d’eux était représenté par un maillon. De même, le mendiant et le sourd-muet ont leur place dans la société, à condition qu’ils y restent.

Tout – même les anges – entre dans la chaîne, impliquant une profusion de hiérarchies complexes. Les bêtes sauvages ont montré leur supériorité face aux animaux domestiques de par leur résistance au dressage humain. Les volatiles prévalent sur les animaux marins aussi sûrement que l'air se situe au-dessus de l'eau. Dans le règne des insectes, la jolie coccinelle atteint presque le même niveau que l'abeille, dont le royaume nous a fourni une allégorie sociale. Les maillons de la chaîne se ferment normalement bien avant l'Enfer, au cas où les « pêcheurs » tenteraient de remonter.

L'homme tient une place spéciale dans cette chaîne. En raison de son esprit et de sa volonté, il se positionne un maillon au-dessus des bêtes, et, du fait de son enveloppe charnelle, juste en dessous des anges. Jusqu'au 18e siècle, son statut a commencé à soulever de plus en plus d'interrogations, car le dernier ange de la chaîne est sans conteste supérieur à l'homme. Les universitaires se sont retrouvés devant un dilemme : concéder cette idée briserait la chaîne, alors que l'ignorer sous-entendrait faire preuve d'arrogance. Pour rester lucide, des maillons ont été ajoutés et des planètes imaginées, fournissant aux êtres humains un toit susceptible de combler ce vide. Contrairement aux extraterrestres de notre ère, ceux des Lumières n’étaient pas étrangers au genre humain ; ils se fondaient bien dans sa logique.


Bébé

Quel est le visage de l’humanité, sa silhouette – de cette vie vécue sur le 50e centile ? On ne peut pas déterminer l’exception sans inventer la règle.

Ce concept entre dans le champ des sciences sociales au milieu du XIXe siècle, grâce au travail d’Adolphe Quetelet. En se basant sur des données biologiques et criminologiques, le statisticien cherche à définir les qualités physiques et morales de l’« homme moyen ». Figure préambule au mouvement eugénique, cet « homme » était une fiction empirique qui devenait moins humaine et moins précise malgré toutes les informations quantitatives qu’on ajoutait à sa personnalité.

Le modèle de Quetelet sème le doute parmi des statisticiens tels que Francis Galton. Quetelet défend que même les individus dotés d’une plus grande taille, d’une intelligence et d’une morale supérieures dévient de la norme. Galton propose un modèle révisé, privilégiant la médiane par rapport à la moyenne, ou en d’autres termes, le positionnement de chaque individu au sein d’un classement plutôt d’une moyenne. Dans ce cas de figure, la norme est moins sujette à l’observation qu’à l’apparition d’un idéal : l’aspiration à une amélioration de la société qui la reproduction sélective.

L’ « homme moyen » était la première des nombreuses hallucinations du XIXe siècle. Le paroxysme est atteint lorsque Galton tente de faire un portrait des caractéristiques biologiques du « type criminel ». Cela conduit à des images composées de photographies d’individus différents qui étaient considérées comme des équivalents de données statistiques. Ces donnéesreprésentaient donc le visage du mal incarné.

Les montages photographiques suivent le chemin de nombreuses pseudosciences du XIXe siècle, devenant tout aussi abstraits que les oreilles et les cheveux de leurs sujets. Aujourd’hui, la technologie digitale peut renforcer cette technique – à l’échelle du pixel, en passant d’une couche infinie à une autre – néanmoins, nos normes ne vivent plus à la surface de l’image, mais dans la profondeur du moi.

Grâce au projet Génome humain, nous sommes enfin parvenus au-delà d’une « ébauche » de l’humanité, en produisant une séquence consensuelle de l’ADN. David Serlin explique que ce résultat est « comme tout composite, une fiction ». Après tout, qu’est-ce qui définit la normalité au sein d’un génome en évolution constante ?

En séquençant et en brevetant nos gênes, nous marchons dans les pas de Quetelet : donnant de nouvelles caractéristiques à l’ « homme moyen », analysant la portée de la déviance. En revanche, créer un être humain parfait nécessite de se rapprocher du travail de Galton. De la même manière que Galton avait revu le modèle de Quetelet en justifiant les pratiques d’eugénisme. De telle sorte que trop se pencher sur la génétique fait plus qu’expliquer notre génome, en se donnant le pouvoir d’améliorer nos moindres défauts.

Quelle est la silhouette de l’humanité, son avenir – de cette vie vécue sur le 50e centile ? En assimilant l’être humain à la norme génomique, nous renonçons à beaucoup plus qu’à la déviance. Alors que notre diversité génétique ne fait que se réduire, de nouvelles vulnérabilités apparaissent : de petits virus se développent à des échelles épidémiques, les enjeux de l’extinction menacent la diversité entière. Les arbres, dépuillés de leurs branches et de leurs feuilles, seront la mémoire d’une chose dont nous avions oublié de nous souvenir.


Quaddie

« Quaddie » est un terme en attente de correction politique. Cependant, existe-t-il d'autres façons de décrire ces employés dotés de quatre bras, génétiquement mis au point pour résister aux environnements d’impesanteur ?

Les Quaddies sont la propriété légale de l'entreprise d'exploitation minière qui les utilise. En tant que « cultures de tissus expérimentales post-fœtales », ils sont bien trop éloignés sur la Grande Chaîne pour partager les protections et droits des êtres humains.

Le corps du Quaddie a une base lourde : hanches fines sur des fessiers énormes. Les bras inférieurs sont courbés et musclés, les poignets maigres et les doigts petits. C’est ce que l’on obtient quand on place un chimpanzé sur un cheval, puis qu’on retire le cheval.


Siège

Pour des raisons d’ordre pratique, les chauffages des musées étaient à une époque disposés à l’intérieur même des canapés. Rendue célèbre par L'Américain d'Henry James, où l'art de la séduction était à l'honneur, l'ottomane du Salon Carré du Louvre était équipée d’une grille à charbon visant à maintenir intacte la chaleur des corps et leur passion ardente. Lors des saisons plus chaudes, le désir se suffisant à lui-même, ces sièges devenaient bancs publics : escales pour les « prises de bec esthétiques » autant que pour les promeneurs égarés et pique-niqueurs en tous genres.

Les musées contemporains, quant à eux, sont nettement moins accommodants. On y tombe de temps à autre sur de sublimes œuvres d'art, qui nous font reculer de stupéfaction. Mais les cas de « syndrome de Stendhal » sont rarement amortis par des sièges rembourrés. Un banc en bois, ou un divan abandonné par son psychanalyste, peuvent alors accueillir notre chute. Mais la plupart du temps, c’est bien sur le sol que nous atterrissons.

Le siège de musée est l’un des éléments de la constellation des structures de présentation qui répondent aux exigences sans cesse plus grandes du visiteur « désincarné ». Cet être curieux, doté de deux globes oculaires et d'un cerveau, a commencé à arpenter les musées dès le milieu du dix-neuvième siècle, insufflant dans son élan de nombreux changements en matière de conception institutionnelle. Joel Sanders et Diana Fuss ont par exemple retracé le parcours des sièges de la National Gallery de Londres, qui trouve ses origines au début du siècle dans une résidence privée, lorsque les meubles pouvaient être déplacés au bon vouloir du spectateur. Toutefois, après que la National Gallery fut relogée au cœur de la ville, seules quelques chaises ont été conservées et implicitement maintenues dans leur position initiale. Une gravure de l'époque dépeint des spectateurs découvrant alors cette nouvelle méthode de visite : ils se tiennent debout, observent et contemplent.

Lorsque le MoMA ouvre ses portes en 1939, le spectateur désincarné s’est habitué à ces nouvelles tendances, déambulant à travers les galeries comme dans les couloirs d'un centre commercial, au lieu de piétiner sur place en quête d'une éducation morale. Au milieu de ce trafic, le siège de musée semblait de plus en plus désuet : un vestige d'époque permettant au corps d'accuser le coup, à l'œil d'encaisser l'effort, dans le seul but de soulager la fatigue. Si les premiers bancs du MoMA étaient pourvus de dossiers, ceux-ci n'ont pas tardé pas à disparaître, réduisant ainsi le rôle du siège de musée à celui de simple panneau annonciateur d'une œuvre d’importance : il nous implore d’intensifier notre concentration, jusqu'ici éprouvée et considérablement réduite.

De nos jours, quelques musées à travers le monde offrent des sièges d’un genre nouveau, aussi inconfortables et austères que ceux du MoMA, quoique pour des raisons différentes. Conçus de manière ergonomique afin de s'adapter aux corps de demain, ils fixent des normes physiques malheureusement inadaptées à la morphologie humaine. Et par conséquent attendent, tout comme les musées eux-mêmes, que ces corps arrivent pour les occuper...     


FAISONS DE L'INCONNU UN ALLIÉ

Adresse (espace temporaire) :
Ancien magasin Weber Métaux
16 rue Debelleyme
75003 Paris

Horaires :
Tous les jours du 11 au 23 octobre, de 11h à 22h.

Entrée libre